Léa a attendu ses parents pendant 28 jours…
Jean-Pierre a poussé la porte de la chambre 14 en pensant trouver les toilettes des visiteurs.
Il cherchait juste un endroit pour se passer de l’eau sur le visage après avoir vu son vieux pote Dédé dépérir dans l’aile voisine.
Il ne s’attendait pas à trouver l’enfer. Pas un enfer de flammes. Un enfer froid. Clinique. Silencieux.
Dans ce lit trop grand, aux draps trop blancs, il y avait une chose minuscule.
Une petite fille chauve, grise et branchée de partout.
Elle ne dormait pas. Elle fixait la porte avec une intensité qui a glacé les 130 kilos de muscles de l’ancien pilier de rugby.
Jean-Pierre, qu’on surnommait “Le Roc” sur les terrains du Sud-Ouest, a senti ses jambes flageoler.
— T’es perdu, Monsieur ? a-t-elle demandé.
Sa voix n’était qu’un sifflement. Comme si le cancer avait déjà grignoté ses cordes vocales.
Jean-Pierre a passé une main énorme sur son crâne rasé, gêné.
— Ouais, ma grande. Je crois que je me suis trompé de vestiaire.
Il allait reculer. S’excuser. Fuir cette vision insupportable d’une enfant qui s’éteint.
Mais elle a posé une question qui l’a cloué au sol.
Une question qui allait changer sa vie et celle de quarante autres brutes au cœur tendre.
— Tu as vu mes parents dans le couloir ?
Jean-Pierre a froncé les sourcils.
— Je ne sais pas à quoi ils ressemblent, petite.
— Ils sont partis chercher à manger, a-t-elle chuchoté. Ils ont dit “on revient tout de suite”.
Elle a marqué une pause. Une larme a coulé le long de sa joue creuse.
— C’était il y a vingt-huit jours.
Le cœur de Jean-Pierre a raté un battement.
Vingt-huit jours ?
Il est sorti de la chambre comme une furie, manquant d’arracher la poignée. Il a foncé au poste des infirmières.
Il a trouvé Sophie, l’infirmière-chef, le visage marqué par la fatigue.
— C’est quoi ce bordel dans la 14 ? a-t-il grondé, sa voix de basse faisant vibrer le comptoir. La gamine attend ses parents.
Sophie a baissé les yeux. Elle a posé son stylo. Elle a pris une grande inspiration, comme si elle s’apprêtait à annoncer la fin du monde.
— Ils ne reviendront pas, Monsieur.
— Comment ça, ils ne reviendront pas ? C’est sa famille !
Sophie a contourné le comptoir pour l’éloigner des oreilles indiscrètes.
— Ils ont signé une décharge. Abandon de soins palliatifs à la charge de l’État.
Jean-Pierre a cru qu’il allait vomir.
— Pourquoi ?
— Ils ont dit qu’ils ne pouvaient pas supporter de la voir… se dégrader. Ils ont dit que c’était trop dur pour eux. Qu’ils préféraient garder le souvenir d’elle “avant”.
Le colosse a serré les poings si fort que ses articulations ont craqué comme du bois sec. Trop dur pour eux ? Et pour elle ? Pour cette gamine de 8 ans qui agonise en regardant la porte toutes les cinq minutes ?
— Elle s’appelle Léa, a continué Sophie, la voix tremblante. Les médecins lui donnent trois mois. Peut-être moins. Le cancer est partout.
— Et elle est toute seule ?
— On fait ce qu’on peut. Mais on a trente patients dans le service. On ne peut pas rester tenir sa main 24h/24.
Sophie a essuyé une larme discrète.
— Le pire, c’est la nuit. Elle fait des cauchemars. Elle hurle “Maman”. Et personne ne vient.
Jean-Pierre n’a rien dit. Il est retourné vers la chambre 14. Il est entré doucement cette fois. Léa serrait contre elle un ours en peluche qui avait perdu un œil et la moitié de son rembourrage. Elle a levé les yeux vers lui.
— Ils n’étaient pas là, hein ? a-t-elle demandé.
Jean-Pierre s’est approché du lit. Il a pris une chaise en plastique. Elle a craqué sous son poids, mais il s’en fichait. Il s’est assis. Il a regardé ses mains. Des mains de maçon, de bagarreur, couvertes de cicatrices, aux doigts tordus par des années de mêlées, puis il a regardé la main de Léa, translucide, fragile comme du verre.
— Non, ma puce. Ils n’étaient pas là.
Léa a hoché la tête. Pas de surprise. Juste une résignation terrible.
— Je sais qu’ils ne reviendront pas, a-t-elle avoué. Les grands croient que les enfants ne comprennent pas. Mais je sais.
Elle a tourné la tête vers le mur.
— Je vais mourir, Monsieur le Géant.
Jean-Pierre a senti une boule de la taille d’un ballon de rugby dans sa gorge.
— Ouais. C’est ce qu’ils disent.
— J’ai pas peur de partir, a-t-elle murmuré.
Elle s’est retournée vers lui, ses grands yeux cernés plantés dans les siens.
— J’ai peur de partir toute seule. J’ai peur qu’il n’y ait personne pour me dire au revoir.
Jean-Pierre a tendu sa main immense.
Il a englobé la petite main froide de Léa.
— J’aimerais avoir un papa comme toi, a-t-elle soufflé. Un papa fort. Qui reste.
C’est là que Jean-Pierre a craqué. Pas devant elle. Il a tenu bon. Il a souri. Mais à l’intérieur, tout s’est effondré.
— Écoute-moi bien, Léa, a-t-il dit d’une voix rauque. Je dois passer un coup de fil. Je reviens dans dix minutes. Je te le promets.
— C’est ce qu’ils ont dit aussi…
— Moi, je ne suis pas eux. Je suis un pilier. Quand je plante mes pieds dans le sol, rien ne me bouge. Je reviens.
Il est sorti sur le parking de la clinique. Il pleuvait. Une pluie froide de novembre. Il a sorti son vieux téléphone à clapet. Il a appelé Marco, le président du club des “Vieux Crampons”. L’association des anciens du rugby local.
— Marco, c’est le Roc.
— Ça va Jean-Pierre ? T’as une voix de déterré. Dédé va mal ?
— C’est pas Dédé. Marco, écoute-moi. Rassemble les gars. Tous. Même ceux qui ont de l’arthrite. Même ceux qui bossent de nuit.
— Qu’est-ce qui se passe ? On va se battre ?
— Ouais. On va livrer le plus gros match de notre vie.
Jean-Pierre a expliqué. Il a parlé de la chambre 14, de l’abandon, de la lâcheté des parents, de la petite main froide, de la peur du noir.
Il y a eu un silence au bout du fil. Un silence lourd puis la voix de Marco, dure comme de l’acier.
— De quoi tu as besoin ?
— D’une armée, Marco. J’ai besoin d’une occupation militaire. Je veux un roulement. 24 heures sur 24. Je ne veux plus jamais que cette gamine ouvre les yeux sans voir l’un de nous assis sur cette chaise.
— C’est fait. Je lance l’appel. On arrive.
Le lendemain matin, le personnel de la clinique “Les Tilleuls” a cru à une hallucination.
Ils n’ont pas vu arriver des médecins. Ils n’ont pas vu arriver des assistants sociaux.
Ils ont vu débarquer quarante montagnes. Des types avec des nez cassés, des oreilles en chou-fleur, des tatouages délavés sur des biceps gros comme des cuisses. Certains boitaient. D’autres avaient des cannes mais ils avançaient en ligne, comme une équipe qui sort du vestiaire pour la finale.
Jean-Pierre menait la marche. Ils ont envahi le couloir des soins palliatifs. Le silence habituel a été brisé par le bruit des bottes et des voix graves.
Sophie l’infirmière a tenté de s’interposer, par habitude.
— Messieurs, s’il vous plaît, c’est un hôpital, pas un stade ! Vous ne pouvez pas être aussi nombreux !
Marco s’est avancé. Il a posé un planning imprimé sur le comptoir d’accueil.
— On ne vient pas pour le bazar, Madame. On vient pour le service.
Il a pointé le papier.
— Voici le tableau de garde. Des quarts de trois heures. Jour et nuit. Jusqu’à la fin.
Sophie a regardé la liste. Des noms comme “Le Boucher”, “La Pince”, “Grizzly”.
— Vous… vous êtes sérieux ?
— On ne plaisante jamais avec la famille, a répondu Marco. Et à partir d’aujourd’hui, la petite de la 14, c’est la famille.
Jean-Pierre est retourné dans la chambre.
Léa était réveillée. Elle mangeait une compote sans appétit.
Quand elle a vu Jean-Pierre, son visage s’est illuminé. Un tout petit peu.
Mais quand elle a vu les trois autres géants qui essayaient de se faufiler derrière lui dans l’encadrement de la porte, elle a écarquillé les yeux.
— C’est qui ? a-t-elle demandé.
— Ça ? a dit Jean-Pierre en désignant Antoine, un ancien pompier d’un mètre quatre-vingt-dix avec une cicatrice qui lui barrait la joue. C’est l’équipe.
Antoine s’est approché.
Ce type, capable de soulever une voiture à mains nues, avait l’air terrifié à l’idée de casser quelque chose dans la chambre. Il tenait un sac en plastique.
— Salut la puce, a dit Antoine. On m’a dit que tu trouvais le temps long.
Il a sorti du sac une tablette et des feutres.
— J’ai aussi ramené des images de mon chien. Il est moche, mais il est drôle.
Léa a regardé Jean-Pierre.
— Ils restent ?
— On reste tous, Léa. On va faire des tours. Quand je dors, Antoine est là. Quand Antoine mange, c’est Marco. Tu ne seras plus jamais seule. Jamais.
Pour la première fois en vingt-huit jours, Léa a lâché son ours en peluche. Elle a tendu les bras vers Jean-Pierre. Il l’a soulevée avec une précaution infinie, comme si elle était en porcelaine. Elle a enfoui sa tête dans son cou de taureau. Elle sentait le savon bon marché et le tabac froid. Pour elle, c’était l’odeur de la sécurité.
— Merci, Papa Ours, a-t-elle pleuré.
C’est ainsi que l’occupation a commencé mais personne, pas même Jean-Pierre, ne savait à quel point ce serait dur. Personne ne savait que le plus dur n’était pas de voir la mort arriver.
Le plus dur, c’était de voir la vie s’accrocher alors que le corps avait déjà abandonné. Les premières nuits ont été un choc pour ces hommes habitués à la violence physique du sport, mais pas à la violence émotionnelle de la maladie infantile.
Savage, un ancien militaire reconverti dans la sécurité, a pris le tour de 2h à 5h du matin la troisième nuit. Il pensait être blindé. Il avait vu la guerre. Mais vers 3h30, Léa s’est réveillée en hurlant de douleur. La morphine ne suffisait plus. Elle se tordait dans ce petit lit, appelant sa mère.
Savage, ce type qui ne pleurait jamais, s’est retrouvé totalement désemparé. Il a sonné l’infirmière.
— Faites quelque chose ! a-t-il gueulé, la panique dans la voix.
— On ne peut plus augmenter la dose maintenant, a répondu l’infirmière tristement. Il faut attendre.
Alors Savage a fait la seule chose qu’il pouvait faire. Il a pris la petite main crispée. Il s’est penché à son oreille et il a commencé à chanter. Lui, la voix rocailleuse, le dur à cuire. Il a chanté une berceuse en espagnol que sa grand-mère lui chantait. “Duerme, duerme, negrito…”
Il a chanté pendant deux heures, sans s’arrêter. Léa s’est calmée. Sa respiration s’est apaisée.
Quand la relève est arrivée à 5h du matin, ils ont trouvé Savage endormi sur la chaise, la tête posée sur le matelas, la main de Léa toujours dans la sienne. Il avait des traces de larmes sur ses joues tatouées.
Au bout d’une semaine, la chambre 14 n’était plus une chambre d’hôpital. C’était le QG. Les murs étaient couverts de dessins. Pas des dessins d’enfants classiques.
Léa dessinait ses “gardiens”. Elle dessinait des bonhommes énormes, tout ronds, avec des petits cœurs à la place des muscles.
Elle avait renommé tout le monde. Jean-Pierre était “Capitaine Fracasse”. Marco était “Fée Clochette” (parce qu’il avait essayé de marcher sur la pointe des pieds une fois et avait failli tomber).
Hélène, la femme de l’un des joueurs, venait tous les après-midis pour lui faire des tresses. Léa n’avait presque plus de cheveux, juste un duvet épars mais Hélène apportait des rubans de soie. Elle lui massait le cuir chevelu doucement.
— Tu es la plus belle princesse du royaume, lui disait Hélène.
— Je suis pas une princesse, rétorquait Léa, un brin de malice revenant dans ses yeux fatigués. Je suis un pilier de mêlée ! Comme Jean-Pierre !
— D’accord, alors tu es la plus belle guerrière du royaume.
Mais le temps jouait contre eux. Le cancer est un adversaire qui ne respecte pas les règles du jeu. Il triche. Il attaque quand on est faible. Au début du deuxième mois, Léa a arrêté de manger. Elle ne pouvait plus avaler.
Les médecins ont pris Jean-Pierre à part dans le couloir.
— C’est la dernière phase, Monsieur. Les organes lâchent les uns après les autres.
Jean-Pierre a senti le sol se dérober.
— Combien de temps ?
— Quelques semaines. Peut-être des jours. Ça va aller très vite maintenant.
Jean-Pierre est rentré dans la chambre. Il a regardé le calendrier accroché au mur. On était fin octobre. Léa adorait Noël. Elle en parlait tout le temps. Elle voulait voir les lumières. Elle ne tiendrait pas jusqu’à décembre.
Jean-Pierre est sorti. Il a allumé une cigarette, ses mains tremblaient.
Il a appelé Marco.
— On a un problème, Marco.
— Quoi ?
— La petite ne verra pas le Père Noël.
Silence au bout du fil.
— Si, elle le verra, a dit Marco.
— On est en octobre, bordel !
— Je m’en fous. Si le calendrier dit qu’on est en octobre, on change le calendrier. On ramène Noël à elle.
Ce qu’ils ont fait ensuite a défié toutes les lois de l’administration hospitalière…
Le lendemain, la direction de la clinique a tenté de s’y opposer.
— C’est contraire au règlement, a dit le directeur. Pas de décorations inflammables, pas de rassemblements excessifs.
Marco s’est planté devant le bureau du directeur. Il n’a pas crié. Il a juste posé ses mains grosses comme des jambons sur la table.
— Monsieur le Directeur, a-t-il dit calmement. Nous allons faire Noël. Si vous voulez nous arrêter, il va falloir appeler l’armée. Parce que la police ne suffira pas.
Le directeur a regardé Marco. Il a regardé la détermination dans les yeux de cet homme qui avait passé sa vie à pousser dans des mêlées boueuses.
Il a soupiré et il a détourné le regard.
— Faites en sorte que les issues de secours restent dégagées.
C’est ainsi que le 28 octobre est devenu le 25 décembre. Ça a commencé à 14h00.
Les “Vieux Crampons” n’ont pas fait les choses à moitié. Ils ont transformé la chambre stérile en chalet de Laponie.
Ils ont couvert les murs beiges de guirlandes lumineuses. Ils ont apporté un sapin artificiel, désinfecté à l’alcool à 90°, qu’ils ont coincé entre le respirateur et la table de nuit.
L’odeur de l’hôpital – ce mélange d’éther et de désespoir – a disparu, remplacée par l’odeur de la clémentine et du chocolat chaud que les femmes des joueurs avaient préparé dans le couloir.
Léa était faible ce jour-là. Très faible mais quand Jean-Pierre l’a soulevée pour qu’elle regarde par la fenêtre, ses yeux se sont écarquillés.
En bas, sur le parking, il n’y avait pas de traîneau. Il y avait quarante voitures, garées en formation de “V”.
Au signal de Marco, ils ont tous allumé leurs phares en même temps. Ils ont klaxonné sur l’air de “Vive le vent”. C’était cacophonique. C’était bruyant. C’était magnifique.
Léa a ri. Un vrai rire. Pas un gloussement malade, mais un rire d’enfant émerveillé.
— Ils sont fous, a-t-elle dit.
— Ils sont là pour toi, a répondu Jean-Pierre, la gorge serrée.
Le Père Noël est arrivé ensuite. C’était Dédé, le plus gros de l’équipe, 140 kilos. Il n’avait même pas besoin de coussin sous son costume rouge. Il est entré avec une hotte remplie de cadeaux. Pas des jouets en plastique bon marché.
Des trésors. Une écharpe tricotée main par la femme de Marco. Un ballon de rugby signé par l’équipe nationale (un contact de Jean-Pierre).
Et surtout, une veste en cuir, taille 8 ans, faite sur mesure par un artisan du coin. Dans le dos, il y avait l’écusson du club : une tête de sanglier avec un ballon ovale et, en dessous, brodé en lettres dorées : “CAPITAINE LÉA”.
Jean-Pierre l’a aidée à l’enfiler par-dessus sa chemise de nuit. Elle flottait dedans. Elle avait l’air si petite au milieu de tout ce cuir mais quand elle a levé le menton, elle avait l’air d’une géante.
— Je suis le chef maintenant ? a-t-elle demandé, touchant l’écusson avec ses doigts fragiles.
Les quarante hommes et femmes présents dans la chambre et le couloir se sont mis au garde-à-vous.
— Oui, Capitaine ! ont-ils rugi.
— Alors je donne un ordre, a-t-elle dit, très sérieuse.
Le silence s’est fait.
— Tout le monde doit manger du gâteau. Même les infirmières.
On a pleuré de rire. Et on a pleuré tout court.
Le mois de novembre est arrivé comme un coup de poignard. Froid. Gris. Impitoyable.
L’état de Léa a chuté brutalement après la fausse fête de Noël. C’était comme si elle avait tenu bon juste pour ça, et que maintenant, son petit corps demandait grâce.
Les tours de garde ont changé. Fini les jeux. Fini les blagues sur la purée de l’hôpital. Fini les déguisements. C’était le temps du silence et du toucher.
Léa ne parlait presque plus et dormait 20 heures par jour mais, dès qu’elle se réveillait, sa main cherchait à tâtons sur le côté du lit et, à chaque fois sans exception, sa main rencontrait une paume large, rugueuse et chaude. Celle de Jean-Pierre. Ou de Marco. Ou d’Antoine.
— Je suis là, chuchotait une voix grave. Dors, ma grande. Je monte la garde.
Les parents ne sont jamais revenus. L’hôpital a essayé de les contacter une dernière fois pour leur dire que la fin était proche. Le numéro n’était plus attribué. Ils avaient déménagé sans laisser d’adresse.
Quand Sophie l’a annoncé à Jean-Pierre dans le couloir, le colosse a donné un coup de poing dans le mur. Il a laissé un trou dans le plâtre.
— Comment on peut faire ça ? a-t-il sangloté, lui qui n’avait jamais pleuré, même quand il s’était cassé la jambe en trois endroits sur le terrain. C’est sa chair ! C’est son sang !
Sophie lui a posé une main sur l’épaule.
— La famille, Jean-Pierre, ce n’est pas le sang. C’est ceux qui restent quand ça devient moche. Vous êtes sa famille.
Jean-Pierre est retourné s’asseoir. Il a regardé Léa, qui respirait difficilement.
— T’inquiète pas, a-t-il murmuré. On ne te lâchera pas. On ne fera pas comme eux.
Le 15 novembre, à 14 heures, le ciel était bas et lourd. Léa s’est réveillée. Ses yeux étaient voilés. Elle regardait quelque chose que les autres ne pouvaient pas voir.Elle a serré la main de Jean-Pierre. Une pression si faible qu’il l’a à peine sentie.
— Papa Ours ? a-t-elle soufflé.
Jean-Pierre a collé son oreille à ses lèvres.
— Je suis là.
— J’ai froid.
Jean-Pierre a fait un signe à Marco, qui était dans le couloir. Marco a compris. Il a sorti son téléphone. Il a envoyé un seul message sur le groupe WhatsApp du club : “C’est l’heure. Rassemblement.”
En moins de trente minutes, ils étaient tous là. Ils ont quitté leur travail. Leurs chantiers. Leurs bureaux. Ils sont arrivés en tenue de travail, sales, essoufflés.
La chambre était trop petite. Alors ils ont rempli le couloir. Quarante géants silencieux, formant une haie d’honneur devant la porte ouverte.
Dans la chambre, Jean-Pierre tenait la main droite. Hélène tenait la main gauche.
Léa respirait de plus en plus lentement. Chaque inspiration était une petite victoire. Chaque expiration était une défaite. Elle a tourné la tête vers Jean-Pierre.
— Merci… pour le match, a-t-elle murmuré.
Ce furent ses derniers mots.
Jean-Pierre a caressé son front moite.
— C’était le plus beau match de ma vie, Capitaine. Repose-toi maintenant. L’arbitre a sifflé la fin.
À 15h12, la petite poitrine s’est soulevée une dernière fois, puis s’est immobilisée. Le moniteur cardiaque a commencé à sonner. Ce bip long, continu, insupportable.
Jean-Pierre n’a pas bougé. Il n’a pas lâché sa main. Il a attendu que l’infirmière vienne éteindre la machine puis, le silence est tombé. Un silence lourd, épais.
Et soudain, un son a brisé ce silence. Le sanglot d’un homme. Puis d’un autre.
Dans ce couloir d’hôpital, quarante hommes forts, des types qui se vantaient de ne jamais rien ressentir, pleuraient comme des enfants perdus.
Ils sont restés là deux heures. Ils n’ont pas laissé le service funéraire l’emporter tout de suite. Ils l’ont veillée. Comme on veille un coéquipier tombé au champ d’honneur.
Jean-Pierre a pris l’ours en peluche borgne des bras de Léa. Il l’a serré contre son cœur.
— Tu ne seras plus jamais seule, a-t-il promis au corps inerte.
L’enterrement a eu lieu trois jours plus tard. Le prêtre, un vieil homme habitué aux enterrements solitaires des indigents, n’en croyait pas ses yeux. L’église était pleine à craquer.
Il y avait les “Vieux Crampons” mais aussi les équipes rivales. Des clubs de motards qui avaient entendu l’histoire. Des anonymes. Trois cents personnes.
Au premier rang, une place était vide. Celle des parents. Personne ne les a regrettés. Leur absence ne se remarquait même pas au milieu de tant d’amour.
Le cercueil était blanc. Minuscule. Il était porté par six colosses en costumes noirs, qui semblaient porter une plume. Jean-Pierre, Marco, Antoine, Savage… Ils marchaient au pas, le visage ravagé par le chagrin, mais la tête haute.
Avant de fermer le cercueil, Jean-Pierre y a déposé quelque chose. Son maillot de rugby. Celui de sa glorieuse époque. Son numéro 1.
— Pour te tenir chaud là-haut, a-t-il chuchoté.
Sur la tombe, ils n’ont pas mis de citations bibliques. Ils ont cotisé pour payer la plus belle pierre de marbre noir du cimetière. L’épitaphe, gravée en lettres d’or, dit simplement :
“LÉA ‘CAPITAINE’ MARTIN (2015-2023).
Elle n’a jamais marqué d’essai mais elle a gagné tous les cœurs.
Jamais seule sur le terrain.”
Aujourd’hui, si vous allez à la clinique “Les Tilleuls”, vous verrez quelque chose d’étrange devant la chambre 14.
Il y a une plaque en cuivre vissée sur la porte.
“LA CHAMBRE DE LÉA – Ici, quarante étrangers sont devenus une famille.”
L’association des “Vieux Crampons” a changé ses statuts. Ils ne font plus seulement du rugby et des apéros. Ils ont créé la fondation “Capitaine Léa”. Le principe est simple : aucun enfant, dans aucun hôpital de la région, ne doit mourir seul.
Ils ont un roulement. Une liste d’urgence. Dès qu’un hôpital signale un enfant isolé, un “géant” débarque. Avec des livres, des jeux, et une main chaude à tenir.
Jean-Pierre a pris sa retraite sportive. Ses genoux ne tiennent plus mais il a une nouvelle mission. Il garde l’ours en peluche borgne sur son tableau de bord, dans son camion. Parfois, quand il conduit seul la nuit, il lui parle.
— T’as vu ça, Capitaine ? On a aidé un autre gamin aujourd’hui.
Et il jure, il jure sur sa vie, que parfois, il sent une toute petite main, légère comme une plume, se poser sur son épaule massive.
Léa n’a vécu que huit ans. Elle n’a jamais grandi. Elle n’a jamais conduit de voiture. Elle n’a jamais connu le premier amour mais elle a réussi là où la plupart des gens échouent même après cent ans de vie.
Elle a rassemblé les gens. Elle a appris à quarante brutes que la vraie force, ce n’est pas de soulever des poids ou de plaquer un adversaire.
La vraie force, c’est de rester assis sur une chaise en plastique inconfortable, au milieu de la nuit, et de tenir la main de quelqu’un qui a peur, juste pour qu’il sache qu’il est aimé.
L’amour ne se trouve pas toujours dans les liens du sang.
Parfois, l’amour porte un maillot de rugby boueux, a le nez cassé, et arrive quand tout le monde est déjà parti.
Auteur inconnu
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