L’importance de voir et de reconnaître

– Maman, la nouvelle dame de la cantine, elle est… bizarre, m’a lancé mon fils Paul en rentrant du collège, jetant son sac dans l’entrée.

Il est en quatrième, l’âge ingrat par excellence. « Comment ça, bizarre ? » j’ai demandé en triant le courrier.

– Elle connaît les prénoms de tout le monde au bout de trois jours, des 600 élèves. C’est un robot ou quoi ?

J’ai souri. Les ados exagèrent toujours. J’ai pensé qu’elle était juste très consciencieuse.

Puis est arrivée la fameuse réunion parents-profs de novembre. Il pleuvait des cordes, je sortais tard du bureau, j’avais sauté le déjeuner. J’étais stressée et en retard. En passant devant le réfectoire éclairé, j’ai vu qu’il restait du café. Je suis entrée. Une dame âgée, les cheveux gris tirés sous une charlotte, essuyait les tables du self. C’était elle.

– Vous êtes la maman de Paul, a-t-elle dit sans lever les yeux de son éponge.

Je me suis figée.

– Comment vous savez ça ?

Elle s’est redressée, me fixant avec des yeux pétillants de bienveillance.

-Les mêmes yeux et la même façon de marcher vite. Paul s’assoit toujours à la table 7, près de la fenêtre. Il prend toujours les pommes un peu abîmées dans la corbeille, celles que les autres laissent parce qu’il déteste le gaspillage, et il boit son verre d’eau d’un trait avant même de commencer à manger.

J’étais stupéfaite.

-Vous remarquez tout ça ?

– Je remarque tout le monde, a-t-elle répondu doucement. Elle a marqué une pause, regardant la salle vide avec une tendresse infinie.

– Tenez, je vois un petit en sixième. Le vendredi, je m’arrange pour qu’il ait toujours une double ration de pain et le fromage que les autres n’ont pas touché. Je sais que le frigo est souvent vide chez lui le week-end. Ou cette jeune fille en 3ème, je l’entends compter les calories à voix haute pour punir son corps. Et un autre, il jette son plateau presque plein parce qu’on s’est moqué de son repas, mais je vois bien qu’il a faim.

– Pourquoi vous me racontez ça ?, ai-je demandé.

Elle a soupiré.

– Parce que là-haut, dans les salles de classe, vous parlez de moyennes, de Brevet, d’orientation et de discipline mais personne ne parle de qui mange, qui ne mange pas, qui a la boule au ventre…

– Et… qu’est-ce que vous faites ? lui ai-je demandé.

– Ce que je peux. Je suis juste une dame de cantine, pas une assistante sociale mais je m’assure que le petit reparte avec assez de pain. C’est de l’anti-gaspillage après tout. Je glisse à la jeune fille que les calories affichées sont fausses, qu’elles sont plus basses en réalité, pour qu’elle s’autorise à manger son yaourt. J’ai acheté des compotes sans sucre avec mes propres deniers pour une élève diabétique qui n’ose pas demander un menu spécial.

J’ai senti ma gorge se serrer. «

– L’administration est au courant ?

Madame Bertrand, c’était son nom, a haussé les épaules avec un sourire triste.

– L’intendance gère des chiffres et des stocks. Moi, je gère des humains. Les gamins qui ont besoin de savoir, savent. C’est suffisant.

En rentrant, j’ai questionné Paul. Il a confirmé, l’air de rien.

– Ah ouais, Madame Bertrand. C’est la seule qui a capté qu’une fille de ma classe pleurait la semaine dernière. Elle l’a fait asseoir au calme et lui a donné un verre d’eau et un biscuit. Elle gère.

Il s’avère que Madame Bertrand travaillait là depuis 20 ans. Au salaire minimum. Elle connaissait l’histoire silencieuse de chaque enfant en difficulté. Elle ne faisait pas de vagues, elle ne jugeait personne. Elle « réparait » les enfants avec une louche de purée et un regard qui disait : « Je te vois, tu existes ».

L’année dernière, Madame Bertrand a fait un petit AVC. La retraite s’est imposée. Le collège a engagé une société de restauration externe. Efficace. Moderne. Des employés qui changent souvent. Passage rapide, badgeuse biométrique. Personne ne retenait les prénoms. En trois mois, le bureau de la CPE (Conseillère Principale d’Éducation) a été débordé. Des crises d’angoisse, des tensions au self. L’ambiance avait changé.

Jusqu’à ce qu’un élève délégué lâche en conseil de classe :

– Avant, Madame Bertrand savait quand on coulait. Elle nous lançait des bouées de sauvetage déguisées en mousse au chocolat. Maintenant, on est juste des numéros de passage. Personne ne veille.

L’association de parents d’élèves s’est mobilisée. On ne pouvait pas la réembaucher en cuisine pour des raisons de santé et de contrat mais on a trouvé une solution : le Foyer Socio-Éducatif a créé une mission bénévole : « Médiatrice de la pause de midi ».

Madame Bertrand a 68 ans aujourd’hui. Elle marche avec une canne. Elle ne porte plus de plateaux lourds. Elle est juste assise à l’entrée de la cafétéria et elle mémorise toujours les 600 prénoms en trois jours. Elle sait toujours qui a besoin de quoi. Elle a toujours un mot gentil, et parfois, elle offre un fruit acheté avec son propre argent à un élève qui a besoin de sucre et de réconfort.

Mon fils a passé son Brevet le mois dernier. Lors de la petite cérémonie de fin d’année, il a pris le micro pour le discours des élèves.

– Certains nous apprennent l’histoire-géo, d’autres les maths, a-t-il dit, la voix un peu tremblante, mais Madame Bertrand nous a appris qu’être vus, vraiment vus, c’est parfois la seule chose qui nous empêche de tout lâcher.

Tout le réfectoire s’est levé pour l’applaudir. Professeurs, direction, élèves.

Il s’avère que les dames de la cantine qui retiennent les prénoms sont souvent les piliers les plus solides de l’école.

Auteur inconnu

Dominique

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